SimPolitique - Jeu de Simulation Politique

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Message Publié : Lun Fév 20, 2017 8:04 pm 
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Episode 1 : Dans l’ombre de Pan Ranong


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L’éclairage public avait été supprimé depuis longtemps dans les principaux quartiers de Pan Ranong. La lumière diffusée par les enseignes publicitaires et par les grosses cylindrées de la jet-set sengaïaise suffisaient amplement à y voir clair. Du moins, si l’on restait sur le trottoir. Entre les buildings serpentaient de nombreuses ruelles sombres, réservées normalement au dépôt des ordures pour faciliter le travail des éboueurs –et surtout faire en sorte qu’ils n’entrent pas en contact avec les businessmen et les banquiers du centre-ville-. Ces ruelles n’attiraient jamais l’attention, jamais. Quand on y jetait un regard, et c’est vraiment quand on n’avait rien d’autre à faire, on y apercevait des poubelles, des chats de gouttière, des couples discrets, des rats ou, précisément, des éboueurs. A priori, on n’avait rien à y faire. La question qui se pose alors, c’est pourquoi une silhouette sombre semblait s’y diriger en ce moment même ? Oh, bien sûr, c’est peut-être quelqu’un qui prend un raccourci, ou un délicat amant qui va attendre sa bien-aimée. Et pourtant, cet homme venait de sortir d’une limousine des plus belles du centre-ville. Depuis quand un homme de son rang aurait-il besoin de se cacher avec une femme ? Ou pire encore, de prendre des raccourcis humides et sales alors qu’il roule en limousine ? Ça n’avait pas de sens, a priori.

Il consulta sa montre : il était 3h24. Il leva les yeux vers la 18ème Avenue qu’il venait de descendre, la plus grande de tout Pan Ranong et de tout le Sengaï. Il remarqua qu’il ne voyait pas le ciel, sauf à faire un angle droit avec sa nuque. Tout autour de lui, les tours lui cachaient l’horizon ou même toute vue dégagée. Il devait plisser encore plus ses yeux d’asiatique pour ne pas être ébloui par les lumières des slogans qui dansaient autour de lui : « Sengaï Rathnar », « Five Stars Hotel », « Sengaï Rithfaï », « International Credit »… Il remonta les épaulettes de sa veste de costard et se dirigea vers l’une de nos ruelles. A peine entré, il fut étonné du contraste qu’il y avait : toutes les lumières et tous les bruits de Pan Ranong avaient disparu, comme s’ils avaient refusé de le suivre là où il allait. Ils s’étaient arrêtés à l’entrée de la ruelle, cédant la place à l’odeur rance des poubelles et à l’obscurité de la nuit qui là, avait tous ses droits. L’homme zigzagua entre les poubelles, brisa un rat avec le talon et s’enfonça encore plus dans le noir. Il mit la main à sa poche pour y chercher sa lampe-torche. Il effleura son holster au passage et en profita pour vérifier que son arme était bien là. La lampe éclairait puissamment, elle avait coûté cinq fois le salaire d’un paysan tibétain, quand même. L’homme suivait chaque bifurcation de la ruelle jusqu’à arriver à un endroit particulier : une grande poubelle verte avec des inscriptions à moitié effacées en thaï. Vide, l’homme puis la repousser avec un simple coup de pied. Elle cachait une plaque d’égouts rouillée mais visiblement souvent enlevée. Après avoir regardé dans toutes les directions possibles, et c’était vite fait, il retira la plaque et s’engouffra dans les intestins de l’une des plus grandes villes du monde.

Les catacombes de Pan Ranong ne ressemblaient pas du tout à ce à quoi on pourrait s’attendre d’un réseau d’égouts. Nettoyer les ordures, quelles qu’elles soient, c’était une tâche ingrate mais qui contribuait à la propreté, et donc à la beauté, et donc au bien-être de la société. Ainsi, les égouts étaient un endroit relativement bien entretenu. Les journaliers tibétains ou népalais qui descendaient de leurs montagnes pour gagner un peu d’argent pouvaient facilement recevoir comme job de récurer les égouts, même s’ils subissaient depuis peu la concurrence des étudiants désargentés qui devaient payer leurs études. Notre homme était passé en quelques minutes d’une limousine aux égouts de la capitale. Ses pas résonnaient tout autour de lui. Il marchait désormais à côté d’un filet d’eau brunâtre en prenant bien garde de l’éviter. Il descendit quelques échelles, boxa un autre rat du pied et s’enfonçant toujours plus profondément dans les entrailles de Pan Ranong. Le trajet fut long, d’autant plus qu’il semblait suivre une route particulière, malgré les multiples embranchements. Il arriva devant une bouche d’environ deux mètres de diamètre, comme il y en avait partout. Elle était barrée d’une grille et un filet de liquide en sortait. Cette fois-ci, il s’agenouilla, trempa ses doigts dans le liquide et le porta à ses narines. Ce n’était pas un mélange de pisse et d’eau de vaisselle, c’était de l’eau coupée avec du vin. C’était le bon endroit. Il prit sa lampe-torche et appuya alternativement sur ON et OFF en visant le fond du boyau. Des pas retentirent alors, des pas qui n’étaient pas les siens.


Une voix : «เจ้าชายคุกเข่าก่อนที่สิ่งที่คุณมีอะไรบ้าง ? »
L’homme : «ว่าเจ้านายของฉัน »

La grille grinça et s’ouvrit lentement. Aucun corps ne matérialisa la voix que l’on venait d’entendre. L’homme avança, droit devant cette fois-ci. Ce boyau n’était pas comme les autres. Il n’avait comme ramification que quelques exèdres régulières. L’homme vit enfin une lumière loin devant lui. Une porte. Il toqua, et elle s’ouvrit dans la seconde. C’est alors qu’il dut à nouveau plisser les yeux. L’effet ressenti dans la ruelle s’était à nouveau inversé : la lumière était à nouveau éblouissante et l’air à nouveau chargée d’odeurs de centre-ville. Un bout de civilisation dans les catacombes. L’homme entra dans ce qui était une grande pièce comme on n’en voyait jamais ailleurs. Sur le sol, appuyées contre les murs, se trouvaient d’immenses liasses de billets de banque, des millions de roupies sengaïaises, entassées comme de vulgaires cartons. Au centre, un bureau derrière lequel se tenait un homme. Il avait des lunettes noires, question de style plus que de soleil, et portait un costard comme n’importe quel homme bien de Pan Ranong. Sa chemise, cependant, était ouverte jusqu’à ses pectoraux, ce qui était pour le coup très mal vu aux yeux de la jet-set sengaïaise, car mal vu aux yeux des businessmen du monde entier. Il avait une cigarette en bouche et comptait des billets devant lui. Lorsque l’homme entra dans la pièce, il porta les doigts à sa cigarette, tira une latte et la jeta par terre. Elle enflamma une liasse de billets, dans l’indifférence la plus totale. Il expira une volute de fumée et regarda l’homme qui venait d’entrer.

L’homme : « Tu viens de mettre le feu à dix mille roupies, Chayan »
Chayan : « J’en brûlerais dix mille de plus pour ce que tu as à me dire aujourd’hui »
-Tu t’attends vraiment à de bonnes nouvelles ?
Le dénommé Chayan pinça ses lèvres et regarda le plafond.
-Avec qui étais-tu ? »
-Un cadre de Sengaï Thnakar. Il a bien voulu discuter mais il m’a dit que sa hiérarchie s’y refuserait »
-Tu sais… que nous avons éperdument besoin d’un placement en bourse »
-Oui, je le sais. Mais tant que l’origine de l’argent que l’on veut investir n’est pas claire pour la banque Sengaï Thnakar, ils nous refuseront l’achat d’actions »
-Au 21ème siècle, on ne peut plus payer de putains d’actions en cash ? »
-Cette pièce est tapissée de fric. Tant que tu dis pas d’où il vient, aucun trader ne le jouera »
-Ecoute moi bien, frère, le gouvernement a ouvert notre économie à tous les fils de pute du monde entier. Il n’est pas question qu’on n’en profite pas, tu m’as entendu ? »
-Il faut varier le business, c’est tout »
-Tu diras ça au maître le mois prochain »
-Evidemment »
-Tu as déjà des idées ? Il aime ça, les idées, surtout lorsqu’elles accompagnent des plans d’action »
-La poudre, c’est dépassé. C’est plus ce qu’ils recherchent. Faut mieux que ça, faut plus que ça ».
-Nos petits réseaux de coke et de hash fonctionnent très bien »
-Et comment tu justifies le fric que tu te fais avec ça devant le banquier ? »
-OK, soit. Alors où veux-tu que des hommes comme nous se fassent de l’argent légalement ? »
-Légalement ? Nulle part. Mais il y a plein de bonshommes qui le feront pour nous »
-Comment ? »
-Je connais le monde des affaires maintenant. Ces mecs-là sont des camés, ils sont complètement sur une autre planète. Il faut jouer là-dessus, investir leur univers parallèle avant d’investir dans le nôtre »
-Et donc, comment ? »
-Ils sont camés à la drogue, au fric et aux putes. On leur fournit le premier, comme tu le sais très bien. Si on leur fournit les deux autres, on les tiendra par les couilles »
-Donc toi, tu veux qu’on fasse fructifier le pognon en tenant en laisse des businessmen qui bosseront pour nous ? »
-Le chien ne mord pas la main qui lui tend sa gamelle »
-Ils blanchiront notre argent, et nous en gagnerons plus encore, légal celui-ci. Ok, donc tu veux leur fournir du fric et des putes ? Ils en ont déjà, et des milliers, voire des milliards, et je ne parle pas que du fric »
-Il faut créer le besoin si tu veux vendre. Qui sont ces hommes, fondamentalement ? Des riches à enrichir. Ils ont du fric, mais ils en veulent plus. Propose leur un moyen d’optimiser leurs profits et ils te tireront le haricot »
-Je te rappelle qu’on est en train de discuter dans des égouts, qu’est-ce que tu veux qu’on aille offrir aux hommes les plus riches du pays ? »
-Est-ce que tu sors de ces égouts parfois ? »
-Seulement si le maître le veut »
-Apprends alors que la Ventélie change. Des milliers de personnes sautent dans des bateaux pour nous rejoindre. Des migrants, qu’ils appellent ça »
-Ils vont pas plutôt au Lianwa ? »
-Sauf si quelqu’un les fait changer de bord »
-Et tu vas faire quoi avec ces gens-là ? »
-De l’argent, beaucoup d’argent, et propre comme ta chemise »
-Si tu veux bien arrêter de te prendre pour Lao Tseu et parler franchement… »
-Tu prends les migrants, ou tu vas les chercher. Tu les envoies dans les usines des riches gars du CBD de Pan Ranong, où ils leur feront faire de grosses économies sur la main d’œuvre. T’as compris ? Et pour les putes, tu leur donnes leurs filles et leurs femmes »
-Moi qui croyais être un fou en voulant vendre de la cocaïne, je dois passer pour un putain de crevard là non ? Du trafic d'être humains, putain ! »
-Rien n’est fait »
-Les mecs que tu veux vendre dans les usines ne sont pas Sengaïais, comment tu les feras travailler ici ? »
-Il faudra créer les conditions administratives pour. Les législatives approchent »
-Tu verras ça le mois prochain avec le maître. Si ça marche, frère, on est en train de devenir des putains de bandits »
-Comme si on avait besoin de ça pour être des voyous ».

Chayan reprit une cigarette et l’alluma. Il prit deux billets de mille roupies et les brûla le plus calmement du monde. Il regarda l’homme qui se tenait toujours debout devant lui. S’enfonçant dans son fauteuil, il eut un sourire, un immense sourire malsain qui montrait ses dents aussi jaunes que sa peau. L’homme lui rendit son sourire, ajoutant la satisfaction au fond de ses yeux.
La clandestinité définissait l’essence même de l’organisation des Triades, et pourtant, des égouts de Pan Ranong s’apprêtait à naître un empire financier underground qui ferait trembler la Ventélie. C’est du moins comme ça que se l’imaginait l’homme qui quittait à présent les catacombes. Plus qu’à espérer que le maître, lui, approuverait.

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« Parce qu'ils n'aiment personne, ils croient qu'ils aiment Dieu »
Charles Péguy
« Toutes les circonstances de ma vie ont été comme des échelons que Dieu plaçait autour de moi pour me faire monter jusqu'à lui »
Saint-Martin

«-Que pensez-vous du communisme ?
-Je crois que l'Internationale est apparue à Babylone il y a trois mille ans.
»
L.Youzéfovitch

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Message Publié : Sam Mars 18, 2017 2:46 pm 
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Episode 2 : Les Côtes de l’Opale de Feu


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Les côtes Sud du Royaume du Sengaï ont une configuration extrêmement particulière : la capitale, Pan Ranong, s’étend sur des dizaines de kilomètres, comme vitrine du pays, et il ne reste que quelques kilomètres de rivages naturels, considérés soit comme inutiles, soit comme potentiellement aménageables, dans quelques années. A vrai dire, la forte population du Sengaï interdit les lieux totalement vierges et dénués d’activités, en dehors des zones au climat invivable comme les hautes montagnes ou le désert. Les côtes non urbanisées ont longtemps connus le même sort ; laissées à l’abandon à cause d’une capitale affamée d’hommes et d’activités agricoles et industrielles plutôt à l’intérieur des terres, elles ont permis à la nature d’y reprendre tous leurs droits. Et aujourd’hui cependant… la donne semble changer.

Le petit village de Changastan ne comptait que 430 habitants, ce qui en faisait l’une des plus petites agglomérations de tout le Sengaï. Ce samedi était particulièrement calme, le soleil brillait dans le soleil et rejetait les ombres des habitations dans les rues mal entretenues du village. Au bout de la rue principale, une bande d’une dizaine de vieillards était assis sur une rangée de chaises, en train de nourrir des chiens. Derrière eux, sur la place du village, une dizaine de femmes tout aussi âgées discutaient entre elles, lavant leur linge dans la fontaine. Non loin, un petit bosquet d’arbre marquait la rupture entre deux quartiers de Changastan ; à l’intérieur, des enfants jouaient avec des épées en bois et des vélos rouillés, probablement fabriqués par leurs pères avec du matériel de récup. Les vieillards jetaient régulièrement un coup d’œil vers le bosquet, et leurs regards mêlaient beaucoup de sentiments : certains témoignaient une joie certaine, voyant la jeune génération encore éloignée des problèmes du monde, et d’autres manifestaient une sorte de crainte face à cette dangereuse insouciance. Les enfants, eux, jouaient sans se soucier des regards qui pesaient sur eux.

Aux abords de la ville, c’est une autre bande qui se trouvait assise devant un petit bar. En très mauvais état, les tables et les chaises soutenaient à peine le poids des hommes qui s’y trouvaient… du moins si l’on pouvait parler de tables et des chaises : c’était plutôt des valises, des cageots, des bobines de fils industriels ou encore des palettes. Les hommes étaient au nombre de huit et se distinguaient des autres bandes du village. Ils étaient habillés tout en noir et certains portaient des lunettes de soleil, totalement superflues malgré le soleil. L’un deux se prénommait Chayan (voir épisode 1). Il était debout et regardait ses camarades manger leurs rations de porc au piment au riz. Leurs vêtements les rendaient particulièrement visibles dans le paysage si calme et banal de Changastan, mais personne ne les regardait, ni les vieux, ni les vieilles, ni les enfants. En fait, seuls les enfants osaient passer dans la rue où se tenaient les hommes en noir, roulant à toute vitesse avec leurs vélos. Les grands-pères accroupissaient ensuite les enfants à leurs pieds et leur expliquaient qu’il était vraiment bête de faire des paris sur qui roulerait le plus vite dans la rue... pour le moment. Cependant, ces précautions semblaient inutiles : les huit bonshommes se moquaient éperdument de qui passait devant eux. En fait, ils regardaient tous vers la même direction, alternativement : au Sud, là où se trouvait la mer. On la voyait derrière les rochers au bout du village. On apercevait, sur les berges, des bateaux de pêche en train d’être nettoyés par des hommes dans la force de l’âge et leurs femmes. Au loin, on voyait d’autres bateaux en train de remonter leurs filets.

C’est alors que la tranquillité de la soirée de Changastan fut troublée par une fumée lointaine à l’horizon, comme si un navire était en train de brûler sur l’océan. Les huit hommes braquèrent leurs regards sur l’horizon et se levèrent tous d’un coup. Quatre d’entre eux prirent une valise chacun et tous avaient une arme de poing à la main. Chayan lui, avait un fusil d’assaut, un vieux modèle acheté au marché noir, à n’en pas douter. Ils se dirigèrent tous ensemble vers la côte, en silence. Ils remontèrent leurs cols de chemise, reboutonnèrent leurs vestes et leurs gilets, tout en accélérant le pas. Lorsqu’ils arrivèrent sur la côte, les pécheurs et leurs femmes levèrent les yeux, et à la seconde d’après, ils laissèrent tomber leurs filets, leurs brosses et leurs burins pour s’en retourner à Changastan. Les bateaux encore sur l’eau revinrent au quart de tour sur la côte et tout le monde retourna sans un bruit au village, jusqu’à ce qu’il ne reste sur la rive que les sept hommes et Chayan. Ils regardaient tous autour d’eux, armes en main, valises à terre. C’est alors qu’un navire se fit voir, pointant à l’horizon. Il était bien plus grand que les navires de pêches encore sur la berge, mais il semblait terriblement vieux, presque délabré. Lorsqu’il fut enfin à quelques encablures de la côte, les huit hommes en noir serrèrent leurs armes avec plus de force que jamais. La nuit était désormais tombée et on voyait difficilement la barque qui glissait sur l’eau. A son bord, il y avait visiblement une vingtaine de personnes. Trois d’entre elles debout, le reste assis, ou couché.
L’un des hommes debout sauta dans l’eau et se dirigea vers Chayan. Il avait une mitraillette en bandoulière et serra chaleureusement la main de Chayan.


« -Ca fait longtemps que vous attendez ?
-On a vu la fumée il y a moins d’une demi-heure.
-On a fait aussi vite qu’on a pu.
-Montre »

L’homme à la mitraillette fit un signe aux deux autres hommes sur le bateau, qui commencèrent à donner des coups dans ceux qui étaient couchés. Ils se levèrent tous les uns après les autres, ou plutôt les unes après les autres : descendues sur le sable de la rive, on put en effet constater qu’il ne s’agissait que de femmes, assez jeunes, peut-être des adolescentes. Elles étaient toutes sales et amaigries, vêtues de haillons et de quelques robes déchirées. Chayan fronça les sourcils et se tourna vers l’homme à la mitraillette :

« -Putain ça vient d’où ça ?
-Du Nord de la Ventélie.
-T’as pas compris ce que le maître a dit le mois dernier ?
-C’est quoi le problème ?
-Le problème, chien, c’est que les clients veulent des opales de feu, pas des jaunes d’œufs délavés, t’as vu ce que tu me files ?
-Vous avez pas l’eau courante ou quoi ? Tu passes le jet dessus et ça passe.
-Ouais tu sais combien ça va coûter cette merde ? Et les fringues ? Et le maquillage ?
-Depuis quand c’est le fric qui vous manque ? D’ailleurs, envoie les valises.
-Il y en a combien ?
-Exactement 15, comptez-les.
-Elles ont quel âge ?
-La plus jeune c’est elle là, 13 ans, et la plus vieille a 22 ans, là.
-22 ans putain, la prochaine en aura 30 ou quoi ?
-Le gibier se fait rare dans notre forêt.
-Alors changez de forêt, putain.
-Les garde-forestiers sont nombreux et vigilants.
-La demande explose, va falloir faire suivre l’offre.
-Le maître nous l’a déjà dit. On fait le maximum ».

Chayan fit signe à ses hommes, qui balancèrent leurs valises aux pieds des trois hommes, avant d’encadrer les filles et de s’éloigner avec elles. Dans les valises, un million de roupies chacune. L’homme à la mitraillette se contenta de regarder Chayan avant de partir : « Dis aux autres que la prochaine livraison sera plus fournie ». Ils retournèrent tous les trois sur le bateau, qui retourna se perdre dans l’horizon.
Sur le rivage, les hommes de Chayan donnèrent quelques bols de riz aux filles et des vêtements un peu plus chauds. Sans leur laisser un moment de répit, ils remontèrent tous à Chagastan. Toutes les fenêtres étaient fermées. Le bosquet d’arbres était vide, les bancs et la fontaine seuls, et aucune lumière ne brillait. C’est ainsi que, dans la pénombre, un drôle de cortège traversa le village. Tremblantes et silencieuses, les filles regardaient à peine les hommes qui les emmenaient on ne sait où. Chayan laissa ses hommes partir devant.
Il s’alluma une cigarette et attendit quelques minutes. Une fois que le convoi était hors de vue, il prit la dernière valise qui lui restait et l’ouvrit. Un autre million de roupies sengaïaises. Il regarda à droite, à gauche, et, cigarette en bouche, il prit des liasses entières de billets qu’il balança par terre, dans la rue, sur les façades des maisons, sur les fenêtres, sur les bancs, dans le bosquet et même sur les toits. Cette drôle d’opération dura quelques minutes, après quoi Chayan quitta le village pour rattraper ses hommes.
Le moment était venu : les portes des maisons s’ouvrirent et des dizaines d’enfants se précipitèrent en silence dans les rues avec leurs vélos, pédalant à toute vitesse et ramassant le plus d’argent possible. Le prix du silence.

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Message Publié : Ven Mai 26, 2017 12:49 pm 
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Inscription : Sam Juin 25, 2011 2:34 pm
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Episode 3 : L’Île-dont-on-ne-parle-pas


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Il y a à la surface du globe des milliers d’hectares dans lesquels aucun homme n’a jamais mis les pieds. Oh, certes, ils ont été cartographiés, car les côtes les plus proches ont été cabotées, les photos satellites ont été reprises… mais aucun homme n’est allé sur le terrain. Pourquoi ? Il y fait très froid, très chaud, très humide, les animaux y sont teigneux, la végétation y est envahissante, ou tout simplement, elle ne présente aucun intérêt immédiat. Mais, avec ces définitions, on pense surtout aux vastes steppes du Nord ou aux immenses déserts du Sud, ce qui serait une erreur. Il existe aussi une myriade de petites îles, éclatées sur les eaux et comme inutiles aux yeux de beaucoup. Ces îles sont pourtant habitées. On pense au Lianwa, petit îlot de richesse posé sur l’océan, mais il est une exception. A l’Est du Lianwa, au Sud/Sud-Est du Sengaï, il existe de petites îles, à peine habitées, qui ne doivent leur existence qu’à quelque hasard géologique. Elles furent, jadis, des enjeux pour les armadas ventéliennes qui partaient vers de longues aventures ou de longues guerres. On y posait pied, puis on partait. Eventuellement, on y installait un port, un comptoir, mais de manière générale, on y laissait que quelques hommes. Aujourd’hui, ce sont leurs descendants qui y résident, plus ou moins organisés. Mais alors, qu’est-ce que ces îles viennent faire ici ?

L’activité criminelle de la région a déjà été soulignée en différents endroits. Les vastes vagues de migrations humaines génèrent un trafic d’êtres humains qui prend parfois des proportions effrayantes. C’est ici qu’intervient une île en particulier, située là où nous l’avons décrit tout à l’heure. Pudiquement, c’est « l’Île-dont-on-ne-parle-pas ». Du moins, c’est le nom donné par ceux qui l’utilisent à des fins moins honorables que de braves marchands. Nous retrouvons alors Chayan. Le voilà en plein milieu de l’océan, au large du Sengaï, sur un grand canot pneumatique. Avec lui, trois hommes, armés de mitraillettes et portant de lourdes chaines dorées. Peut-on faire plus gros cliché du bandit ventélien ? Ils filent à toute vitesse dans la nuit tombante, filant sur l’eau à une vitesse inouïe. C’est alors que Chayan plissa les yeux : au loin, une forme sombre venait d’apparaître à l’horizon. Il se rappelait des histoires que sa grand-mère lui racontait quand il était encore un enfant, les belles histoires de tortues géantes dont les carapaces étaient prises pour des îles par les marins malchanceux. A priori, il n’y avait pas d’erreur, c’était bien une île, faite de roches et de terres, fertiles, qui plus est. A mesure qu’ils se rapprochaient, les quatre bandits se remémoraient la procédure à appliquer. Au loin, une lueur jaillit en haut d’une petite dune de sable côtière. Immédiatement, Chayan sortit une puissante lampe de torche du sac à ses pieds et la pointa en direction de l’île, actionnant à intervalle réguliers le bouton « ON ». Il fit signe aux hommes avec lui de ralentir un peu le canot… jusqu’à ce qu’il aperçut une lumière rouge qui lui donna le signal d’accélérer. Le canot atterrit doucement sur le sable de l’île. Armes à la main, les quatre hommes descendirent en silence. Deux d’entre eux portaient une malle noire visiblement bien remplie. Derrière la dune de sable, trois silhouettes se détachaient dans la nuit, à peine distinguables des arbres derrière.


« -Ta ponctualité demeure célèbre dans l’organisation, Chayan, dit l’une des ombres en s’avançant.
-Ta laideur aussi, Phram.
-Tes yeux sont abusés par la nuit.
-Oh, tu crois ? Je vois pourtant tous tes hommes, partout, depuis avant ».

A ces mots, les trois hommes qui accompagnaient Chayan regardaient plus attentivement autour d’eux, et pendant un instant, ils furent impressionnés. Il y avait des hommes partout. Ce qu’ils avaient pris pour un arbre ici était en fait un homme armé d’un RPG, ce qu’ils avaient pris là pour un bout de bois échoué était un homme avec un minimi, et ce qu’ils croyaient être là encore un rocher était un homme encore plus armé.

« -Tant de protection pour une si petite île.
-Si tu crois que cette île est petite, Chayan, tu n’as pas compris grand-chose à ce que nous sommes. Elle est notre passeport pour le monde réel.
-Toi aussi tu deviens obsédé par ce « monde réel » ?
-Tu avais l’intention de demeurer dans l’illégalité toute ta vie ?
-Tout dépend du poids des valises ».

Tous les hommes sur la plage rirent à cette phrase de Chayan. Phram fit un grand geste du bras pour l’inciter à le suivre. C’était alors une petite troupe d’une dizaine d’hommes qui se dirigeaient vers l’intérieur des terres. Après avoir traversé une mince forêt, ils arrivèrent au pied d’une petite montagne. A son pied se trouvait l’ouverture de ce qui semblait être une ancienne mine, de coltan, probablement, la région en était pleine. A l’intérieur, des lampes de chantier éclairaient les quelques couloirs, dans lesquels deux hommes pouvaient difficilement se déplacer côte à côte. Après quelques minutes de marche, ils arrivèrent devant une galerie bien plus large et mieux éclairée. A l’intérieur, quatre hommes armés surveillaient un groupe de personnes, assises dans l’ombre. Phram expliqua, voyant Chayan froncer les sourcils :

« -Des filles du Nord. On les a attrapés alors qu’elles cherchaient à rejoindre le Lianwa, probablement.
-On en fera quoi ?
-Elles alimenteront les réseaux de Pan Ranong, probablement. On doit profiter de l’absence de la Sengaï Taïmu.
-Il n’y avait pas qu’elles ?
-Non, non. Les maris et les frères ont été emmenés plus profondément dans la mine, là-bas. Il y a du fer et du coltan. On déverse ça sur le marché avec les intérêts, ça explose tout, y compris notre porte-monnaie.
-Ce que j’ai dans la malle là, c’est encore autre chose.
-Pose ça là-bas ».

Dans une salle annexe, Chayan ordonna à ses hommes de déposer la malle. Phram l’ouvrit soigneusement. A l’intérieur, des dizaines de sachets de poudre blanche. Sur les étiquettes, il était indiqué que chacun pesait 300 grammes. En tout, il estima qu’il y en avait pour une quarantaine de kilogrammes. Chayan, assez fier de lui, laissa Phram vérifier la marchandise tandis qu’il portait ses regards sur l’autre marchandise : il compta seize femmes assises dans le coin de la salle. Le plafond de roche suintait sur elle, comme s’il participait à leur humiliation. Leurs vêtements étaient sales, et leurs visages humides amenaient Chayan à se questionner sur l’humidité de la mine… ou bien sur les larmes qu’elles avaient probablement versées. Il sentit son revolver à sa ceinture et dans un accès de rage, eut envie de descendre l’une ou l’autre d’entre elles, sans raison. Phram le ramena de ses rêves meurtriers.

« -Tu as mis combien de temps à amasser tout ça ?
-Très exactement 6 jours.
-On écoule une partie à Pan Ranong.
-Hein ? Mais j’en viens !
-Je sais, mais on en a mal calculé la répartition totale. On a reçu beaucoup plus que prévu.
-Et le reste ?
-Le reste, ça part aux Kodomo et dans les îles. La bonne saison approche, les boîtes de nuit vont se remplir, à nous de faire en sorte qu’elles ne se remplissent pas que de touristes.
-On n’est pas les seuls sur l’affaire.
-Je sais, mais les autres on les élimine. Tian Suu va les attaquer, à la racine, la semaine prochaine.
-Le Maître a mis combien d’hommes sur l’affaire ?
-Une centaine.
-Cent hommes ? Putain c’est colossal.
-Tous les marchés doivent être à nous, seule notre marchandise doit être consommée. Les autres doivent être annihilés, c’est la nouvelle politique. Et ça compte pour ça comme pour elles, là-bas.
-On va s’étendre hors de notre région ? Hors de cette mer, de ce continent, je veux dire ?
-C’est prévu. Mais ce sera pas pour nous.
-Ca me gonfle ça. Comment on choisira les nouveaux ? Le Shin Bak est déjà sur notre dos, on va tous les avoir sur le dos, maintenant.
-C’est pas moi qui gère ça ».

Chayan referma la malle et Phram fit signe qu’on l’emmène dans un coin, où d’autres étaient déjà posées. Les hommes de Chayan déposèrent aussi leurs valises et s’en virent remettre d’autres, plus grandes. Ils repartirent vers le canot en discutant de banalités, sur leurs familles, leur passé, et dans un dernier temps, leur avenir. Intégralement lié au bon vouloir du Maître de l’organisation, cet avenir paraissait incertain, mais à bien des égards, il brillait. En une nuit, Chayan avait aperçu des millions de roupies en « actif réel », si l’on peut se permettre cette infâme comparaison. Ils quittèrent l’Île-dont-on-ne-parle-pas rapidement, prêts à chercher plus de marchandises, alimenter plus de réseaux, grandir, grandir, encore grandhir.

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« Parce qu'ils n'aiment personne, ils croient qu'ils aiment Dieu »
Charles Péguy
« Toutes les circonstances de ma vie ont été comme des échelons que Dieu plaçait autour de moi pour me faire monter jusqu'à lui »
Saint-Martin

«-Que pensez-vous du communisme ?
-Je crois que l'Internationale est apparue à Babylone il y a trois mille ans.
»
L.Youzéfovitch

SOLI DEO GLORIA


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